Texte critique de Yann Sordet publié intégralement dans le catalogue de l’exposition

Une collection de notes de lecture, mises en page et en images par la photographe Marguerite de Merode, a pris place dans la grande galerie de la Bibliothèque Mazarine.

Les lecteurs et lectrices qui les ont livrées sont anthropologue, poète, économiste, physicienne, historien de l’art, neurobiologiste, peintre graveur, avocat, journaliste, philosophe, compositeur ou éditeur… Ils ont accepté l’exercice, antique et délicat, de rendre compte en quelques mots d’un livre qui a profondément marqué leur itinéraire personnel. Un livre qui pour certains fut le livre, mais qui pour d’autres fut un parmi d’autres, retenu au terme d’un choix difficile et peut-être provisoire. Ils ont parfois révélé la page, localisé la ligne du choc, de l’étincelle, du basculement.

La note de lecture est confrontée aux images du livre qui l’inspire (parfois dans l’exemplaire même de la première lecture), réfléchies par l’œil et l’objectif du photographe, offertes ensemble à la relecture des visiteurs et des lecteurs quotidiens de la bibliothèque. Laquelle, à la fois, offre un cadre à ces œuvres, et leur tend un autre miroir, implicite, celui des siècles de culture écrite qu’elle conserve.

Le lecteur d’aujourd’hui repense aussi, dans cette combinatoire de reflets, le lecteur qu’il a été ; et ces livres qui furent sources de réponse, de diversion, de commotion, d’inspiration, de simple joie… offriront parfois, à travers l’explicitation de la sélection, l’occasion d’une réflexion sur les fondamentaux de la discipline ou de l’itinéraire choisis. Autre manière d’interroger la mécanique de la lecture et de ses traces, à travers des échos subjectifs aux analyses livrées par Paul Valéry (Tel Quel), Roland Barthes (Le bruissement de la langue), Wolfgang Iser (L’acte de lecture), Julien Gracq (En lisant, en écrivant), Alberto Manguel (Une histoire de la lecture), ou par les récents développements de la neurobiologie de la lecture.

Les photographies de Marguerite de Merode, qui animent les livres en les confrontant aux témoignages de leurs lecteurs, ne montrent pas tant des textes ou des éditions, que des volumes manipulés par l’oeil comme par la main, exemplaires dont on apprendra pour certains (emprunté, acheté, offert, perdu puis retrouvé…) les circonstances de leur rencontre.

Cette exposition constitue le second volet d’un projet initié en 2017 à Rome, à la Biblioteca Angelica, à partir de matériaux fournis par 25 acteurs de la culture italienne contemporaine (Libri allo specchio). Occasion de rappeler que l’Angelica, pionnière des bibliothèques publiques de l’Europe moderne, créée par Angelo Rocca en vertu de dispositions formulées dès 1595, fut l’un des modèles qui inspira quelques années plus tard les fondateurs de la Mazarine, le cardinal-ministre Mazarin et son bibliothécaire Gabriel Naudé.

Bien des auteurs-lecteurs de ces Livres au miroir ont noué avec la Bibliothèque Mazarine une relation particulière, voisins, amis fidèles ou visiteurs de passage, collaborateurs le temps d’une exposition ou d’un programme de recherche, pourvoyeurs de livres, ou d’expertise. Nous tenons à les remercier d’avoir ici prolongé leur complicité en contribuant à l’oeuvre de Marguerite de Merode. Nous souhaitons aussi remercier les sociétés Wendel et Wendel-Participations pour le soutien apporté au projet.

 

Yann Sordet,

Directeur de la Bibliothèque Mazarine