Teste critique de Ludovico Pratesi publié intégralement dans le catalogue de l’exposition

 

Au premier chapitre de Si par une nuit d’hiver un voyageur, Italo Calvino évoque avec perspicacité et humour la relation nouée entre un lecteur et son livre, acheté dans une librairie où se côtoient en un mur compact « Les livres que vous n’avez jamais lus », « Les livres dont on peut se passer », « Les livres conçus pour un autre usage que la lecture », et une vingtaine d’autres catégories décrivant toutes les relations possibles entre un lecteur et un livre. On pourrait y ajouter celle du «  Livre qui vous représente » – tel est le thème de l’exposition de Marguerite de Merode. Un choix intellectuel, voire existentiel, inhérent à la vie des 27 lecteurs auxquels l’artiste a demandé non seulement de choisir un ouvrage, mais surtout d’indiquer les raisons profondes de son attraction, illustrée par la reproduction du livre désigné, transformée en ce que Giuliana Bruno appellerait un « atlas des émotions ». Un simple mot, un pli dans le papier, un léger soulignement au crayon, un passage fondamental de la page : c’est dans ces zones d’attention que la boussole intérieure du lecteur s’est arrêtée.

L’intersection entre phrase et sensibilité intime est mise au point et transformée en ce punctum que Roland Barthes définit dans son essai sur la photographie, La chambre claire. Pour retracer cette cartographie intime, Marguerite de Merode utilise une image photographique qui explicite la trame des affinités liant ce livre à son lecteur. Ces photographies, extrapolées de leur contenu mais décrites comme des pures images, composent une galerie de portraits littéraires contemporains, exposée dans l’espace de la Bibliothèque Mazarine.

Chaque texte est un seuil, chaque page une fenêtre ouverte sur un système de pensée révélé par les œuvres de Marguerite de Merode, capable de condenser la rencontre d’un livre et d’une âme en une seule image.

Ludovico Pratesi

Commissaire artistique